La roulette hongroise : article sur le tourisme médical.

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La roulette hongroise : article sur le tourisme médical.

Message  cora.l le Lun 10 Aoû - 23:51

Voici un autre article paru dans le numéro 2335 du Nouvel Observateur.

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Tarifs bradés , malades bichonnés, praticiens chevronnés, dotés souvent du dernier cri des équipements, la médecine dentaire magyare est devenue le rendez-vous incontournable ds patients européens. Malgré le coût du voyage et de l'hébergement, la mondialisation de la médecine est en marche.

De notre envoyée spéciale à Budapest.

Paul est blême. "Vous avez devant vous un grand trouillard de 35 ans, mort de peur à l'idée de se faire arracher trois dents", murmure ce solide jeune homme. Paul et sa mère Geneviève ont débarqué à Budapest la veille. Ils sont descendus dans un petit hôtel à 40 euros la nuit à deux pas du cabinet dentaire, où ils ont pris leurs habitudes : Paul est déjà venu l'an passé se faire poser une première série d'implants dentaires. Mais les soins très lourds dont il a besoin imposaient un second voyage. Aujourd'hui, ils sont ravis : "Au début, toute la famille nous a traités d'inconscients. Quand vous débarquez dans cette ville, que vous vous arrêtez dans cette impasse sinistre, que vous montez l'escalier peu reluisant, vous vous demandez vraiment ce que vous êtes venu faire là. & puis vous poussez la porte de la clinique, tout est nikel. Le personnel est adorable, au moins aussi professionnel qu'à Paris, et on est en totale confiance." explique Geneviève.

Accueillis à l'aéroport, accompagnés à la pharmacie, les patients sont bichonnés. "Je les admire de venir se faire soigner dans un pays dont ils ne connaissent pas la langue, il faut tout faire pour les rassurer." reconnaît Ildiko Jakabhazy, qui a ouvert sa clinique Jildent il y a quinze ans.

Crée au départ pour les expatriés français de Budapest, l'établissement draine aujourd'hui près de 600 touristes par an, des français pour la plupart. Ce matin-là, ils sont déjà une petite douzaine dans la salle d'attente à se réconforter tout en échangeant leurs expériences. Beaucoup sont âgés, Certains n'avaient jamais voyagé. Ils sont venus jusqu'à Budapest , souvent à deux, pour se donner du courage. Mais en Hongrie, les prothèses et les soins dentaires sont deux à trois fois moins chers qu'en France. Avec des scanners à 76 euros, au lieu de 350 euros, des couronnes à 200 euros au lieu de 500, des implants à 300 euros qui en valent 800 en France, ils ont franchi le pas.

"Et en plus, à condition d'être patient on se fait rembourser au tarif SÉCU en France. Ce n'est pas grand chose mais c'est toujours ça." affirme Paul. De fait, même si certaines caisses d'assurance-maladie se font tirer l'oreille, la loi communautaire est formelle : tout résident a le droit de se faire soigner librement dans n'importe quel pays de l'Union, tout en bénéficiant du taux de remboursement le plus favorable des deux pays.

Gina, une jeune journaliste, est venue s'offrir des soins esthétiques chez Jildent pour 300 euros. Une économie de 600 euros par rapport à ce qu'elle aurait dû payer en France. Ravie de pouvoir, en prime visiter Budapest. Mais cette jolie blac est une exception. Couronnes, implants, greffe osseuse pour certains : ma plupart des patients, installés à Budapest pour une semaine en moyenne, sont ici pour des soins lourds, inabordables en France. Paul est tombé à la renverse en découvrant le devis de son dentiste parisien : 20 000 euros pour une prothèse amovible. Un an de salaire pour ce jeune employé de bureau qui gagne à peine plus que le smic. Que faire ? S'endetter sur dix ans ? "En plus à ce prix-là, je me retrouvais avec un dentier."
Une voisine de sa mère qui rentre justement de Budapest, "avec une dentition sublime" achève de les convaincre. Paul a donc envoyé une radio panoramique, et reçu un devis : 8 000 euros avec implants et bridges fixes. Un bridge trop loin ? "C'est bien simple : avec les frais de voyage et d'hébergement, on gagne 300 euros net dès la deuxième couronne" résume Benoît Osztrovszki, directeur de Jildent.

Les équipements ? "Ils sont au moins au niveau de ceux que l'ont trouve en France, voire meilleurs". jure Moezz Sedkaoui, fondateur d'Ypsée, une société qui sélectionne les cliniques, conseille et accompagne les candidats français aux soins transnationaux. Quant aux couronnes et autres implants, ils sont garantis cinq ans, "pièces et main d'oeuvres".

La qualité ? La question fait bondir Attila Kaman, 45 ans, président de l'Association des Grandes Cliniques dentaires de Budapest. Il traite environ 3 000 patients par an, dont 65% d'étrangers. "Nous avons exactement la même technologie qu'en France, les même fournisseurs. Mais en France un bon chirurgien pose 100 à 200 implants par an. Moi l'an dernier j'en ai posé 1900". En revanche, le coût de la main-d'oeuvre, lui n'a rien à voir : ici, un prothésiste gagne 600 euros, un chirurgien 3500 à 4000 euros, pour une dizaine d'heure par jour... "Trois à quatre fois moins qu'en France, pour beaucoup plus de travail.", affirme Benoît Osztrovski.

Résultat : la clientèle européenne augmente d'environ 35% par an. Plus de 1000 dentiste hongrois, près du tiers des effectifs, travaillent uniquement avec des touristes. & les soins dentaires sont devenus, après le vin de Tokaj, la grande spécialité du pays ! Comme le Maghreb pour les soins esthétiques ou l'Inde pour la chirurgie cardiaque, la Hongrie est devenue l'une des plaques tournantes de cette nouvelle donne mondiale de la santé où le médecin de proximité cède sa place au praticien du bout du monde. "Trois critères déterminent la localisation de ces nouveaux pôles de santé explique le chercheuse Marie-Josèphe Albert, qui a réalisé une étude très complète sur le sujet : la compétence, la coût et les délais."

D'autres pays, comme la Pologne, le Roumanie, mais aussi l'Inde ou la Thaïlande, se sont engouffrés dans la brèche dentaire. Mais la Hongrie à l'avantage de l'antériorité. Dans les années 1980, avant même la disparition du rideau de fer, les Autrichiens traversaient la frontière toute proche pour se faire soigner dans des villes frontalières qui y avaient d'ailleurs développé une véritable industrie.

Les Allemands, les Irlandais, et surtout les Britanniques, obligés d'attendre en moyenne trois mois dans leur pays pour obtenir une couronne, leur ont emboîté le pas. La vague française, dopée par le boom des vols low-cost et le "déremboursement" progressif de la Sécurité Sociale, a réellement commencé au début des années 2000. "Au début, on voyait des gens plutôt modestes qui n'avaient pas le choix, constate benoît Osztrovski. Aujourd'hui, avec la crise, toutes les catégories sociales sont concernées, surtout quand il s'agit d'économiser 20 000 euros."

Il y a des ratés, bien sûr. "Mais n'y en a-t-il pas en France ?", s'insurge Attila Kaman. Vent debout, les dentistes français tentent d'organiser une croisade contre ces dentistes magyars, refusant même, pour certains de travaillers sur une bouche passé par les mains d'un dentiste hongrois. "Je les comprends. Mais si je perdais d'un coup 30% de patients, je serais aussi furieux qu'eux, ironise Attila Kaman. En Angleterre, où on manque de praticiens, personne ne nous attaque.". A terme Kaman redoute, lui, une autre concurrence. Celle des chinois. La mondialisation de la santé est en marche. Elle ne s'arrêtera pas aux frontières de l'Europe.

Natacha Tatu

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